Les films d’Akira Kurosawa peuvent être classés en deux catégories distinctes : d’une part, les films à sujet historique, les Jidai-geki (Ran, Les Sept samouraïs, Sanjûrô, etc.), et, d’autre part, les films à caractère social ou évoquant un thème moderne, les Gendai-geki (parmi lesquels ceux inspirés d’une œuvre littéraire, comme L’Idiot, et ceux réalisés dans le genre du film policier, comme Entre le ciel et l’enfer).

Comme tout premier film d’une longue carrière, La Légende du grand judo est une œuvre importante aux yeux de tous. Tout d’abord, la présence d’un de ses deux futurs acteurs fétiches, Takashi Shimura (le maître de judo), marque le point de départ d’une longue collaboration. Puis, l’importance donnée dans ce film à l’apprentissage de maître à élève peut se ressentir comme un hommage et un remerciement à son maître Kajiro Yamamoto. Enfin, le rôle des regards lors des duels et la place prépondérante donnée au lieu de l’action sont autant d’éléments qui formeront le futur cinéma d’Akira Kurosawa.

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Mais plus que La Légende du grand judo, c’est L’Ange ivre (film suivant Un merveilleux dimanche pour lequel Kurosawa obtint le Prix du meilleur réalisateur japonais en 1947) qui est perçu comme le véritable début de l’œuvre personnelle d’Akira Kurosawa. C’est une évidence, même pour lui :

« L’Ange ivre est le premier film que j’ai dirigé qui soit libéré de toute contrainte extérieure. Dans cette œuvre j’ai investi tout mon être. Dès la phase de préparation, j’ai senti que j’étais en train de me mouvoir sur le terrain qui me convenait »¹

Cette œuvre, tournée dans les décors d’un film de son mentor Kajiro Yamamoto, est un véritable succès. A partir de ce moment il ne signera plus de film de commande et se consacrera uniquement à « son » cinéma, étant alors maître du scénario et de la réalisation.

Hubert Niogret parle dans son ouvrage, de ce film comme le point de départ de l’œuvre personnelle de Kurosawa :

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« Les correspondances thématiques et formelles avec les films à venir, les rimes visuelles, les techniques dramaturgiques, les dispositifs de mise en scène, le face à face souvent bouleversant des deux comédiens préférés du cinéaste marquent le début de la maturité. Le terrain est prêt pour les chefs-d’œuvre. »²

De plus, Akira Kurosawa fut confronté à la montée en puissance du jeune acteur Toshirô Mifune, qui, par sa présence et ses nombreuses qualités naissantes, dépassa les espérances du réalisateur et s’appropria par la même occasion une place plus importante que prévue dans ce film.

Un chien enragé a tout d’abord été un roman écrit par Kurosawa lui-même, avant d’être le film que nous connaissons. Beaucoup d’éléments y ont été insérés, notamment les relations entre les personnes ayant un rang différent dans la société, et le jeu des regards qui préfigure la mise en scène de films tels que Les Sept samouraïs ou Yojimbo. Un chien enragé est le premier des trois films noirs réalisés par Kurosawa, dans lesquels seront mis en rashomon-banditavant la relation entre les acteurs Takashi Shimura et Toshirô Mifune ainsi que la subtilité des cadrages.

Mais c’est Rashômon qui connut le succès et ouvrit la porte de l’Occident au cinéma japonais. Dans ce film où tout indique l’influence du théâtre nô qui plaisait tant à Kurosawa, trois personnages content différemment une même histoire, le dernier récit étant celui de l’esprit du mort. 

L’interprétation de Toshirô Mifune y est une fois de plus époustouflante. Servi par une photographie splendide du meilleur opérateur de sa génération, Kazuo Miyagawa, Rashômon reçut en 1951 le Lion d’or vivreau festival de Venise et, la même année, l’Oscar du meilleur film étranger.

Vivre est une fresque humaniste mettant à nouveau en scène Takashi Shimura (qui n’aura hélas par la suite que trop peu de rôles aussi intéressants que celui-ci pour exprimer son immense talent d’acteur) dans le rôle d’un vieil homme au masque pitoyablement morne, qui apprend sa mort prochaine et ne se met à prendre goût à la vie et à vouloir lui donner un sens qu’à partir de ce moment-là. Ce film rentre dans le cadre du cinéma néo-réaliste comme nous pouvons le retrouver à cette époque chez Rossellini, qui disait : « Les choses sont là, pourquoi les manipuler ».

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Ce grand film sera suivi du chef-d’œuvre Les Sept samouraïs, récompensé par un Lion d’argent au festival de Venise et l’Oscar du meilleur film étranger (alors qu’une heure et demie de pellicule avait été coupée pour la présentation au jury, qui jugea la première partie du film déséquilibrée – quel film ne le serait pas, tronqué de la sorte ?). Chacun des personnages est présenté dans son rapport avec le groupe, mais aussi individuellement, preuve de l’intérêt de Kurosawa pour l’être humain, montrant ses qualités mais ne dissimulant pas ses défauts. Le montage, source d’un dynamisme époustouflant, annihile tout sentiment de longueur en liant souvent une scène à la scène suivante déjà commencée. Toshirô Mifune (jouant le rôle de Kikuchiyo) y est à nouveau omniprésent et, parmi les samouraïs, vole la vedette à Takashi Shimura (Kambei, le chef des samouraïs) pourtant étincelant dans son rôle.

Dans l’œuvre de Kurosawa, nous n’oublieronsfondsyojimbo31 pas de citer Le Garde du corps, ayant inspiré le western de Sergio Leone Pour une poignée de dollars, magnifique film dans le genre du Jidai-geki, apogée du choix et de l’importance du lieu chez Kurosawa. Ce scénario avait pour originalité de faire s’affronter deux chefs de clans perfides et méchants, et le « héros » ne résoudra le conflit que par la violence, tuant ses ennemis dans un paysage lugubre et sombre que l’on retrouvera aussi plus tard dans Impitoyable de Clint Eastwood.

Le film Dodes’Kaden, dont une partie du décor avait été dessinée par le réalisateur lui-même, fut le premier film produit par la « Yonki no kai », dodes-kaden-screenshot2qui devait produire alternativement les films de ses quatre membres. Cette fresque humaniste de bas-fonds modernes, envers du décor du développement économique japonais, connut un échec retentissant et Kurosawa, n’acceptant pas l’échec public de sa première expérience en couleurs, tenta de mettre fin à ses jours. Ce film, initialement incompris, n’en est pas moins fidèle aux idées de son réalisateur, et ce n’est que plus tard que les critiques y discerneront sa véritable qualité.

Dersou Ouzala, est l’exemple même du respect du cinéaste envers la nature, magnifié par l’enchaînement de plans panoramiques qui permettent dersu_uzala_de profiter des paysages de la steppe russe. Le scénario étant inspiré du rapport de Vladimir Arseniev, le spectateur accompagne l’explorateur dans son apprentissage de la puissance et de la beauté de la nature. Le film Ran évoque le théâtre traditionnel, intégrant les symboliques des couleurs et les jeux d’acteurs spécifiques à ses formes théâtrales de façon magistrale. Financé par un producteur français, Serge Silbermann, ce film retrace l’épopée historique du seigneur Hidetora Ichimonji partageant son royaume entre ses trois fils, tous trois représentés par de nombreuses symboliques visuelles surprenantes et imaginatives.

Dernier film d’Akira Kurosawa, Madadayo est le testament du réalisateur, mettant son personnage principal, le professeur, face à la retraite. ran01Comme lui, le personnage a peur des éclairs, symboles du feu qui terrorisa toujours Kurosawa. Mais surtout, le vieil homme se retrouve face à la mort, et comme l’explique Michel Estève dans ses articles, le jeu d’enfant invite le professeur à répondre à la question : face à la mort, es-tu prêt ?

« Par son titre, Madadayo renvoie à un jeu d’enfant universel : celui du cache-cache avec le loup. Un enfant part se cacher. De loin, ses camarades l’interrogent : « Loup y es-tu ? ». Les enfants japonais disent : « Maada-kai ? » ou « Es-tu prêt ? ». L’enfant interrogé peut répondre : « Madadayo », c’est-à-dire : « Pas encore prêt… » »³

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¹ NIOGRET, Hubert, Kurosawa, Villeneuve d’Ascq : Ed. Payot & Rivages, coll. Cinéma, 1995, p.140

² Ibid. note n°1

³ ESTEVE, Michel, Akira Kurosawa, Paris-Caen : Ed. Etudes cinématographiques vol. 54, p.122

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