Un des fondements du travail d’Akira Kurosawa était la fidélité aux personnes avec qui il travaillait, autant pour les acteurs que pour les compositeurs, scénaristes, producteurs, et producteurs. Voici une analyse plus approfondie de cette fidélité.

  • Les sociétés de production

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Akira Kurosawa resta toute sa vie fidèle à la grande société de production « Tôhô » et ne tourna jamais plus de deux films avec les autres grandes sociétés japonaises. Sur les trente et un films qu’il réalisa, vingt-trois furent produits par la Tôhô, dont huit en association avec la Production Kurosawa. Les films réalisés avec d’autres sociétés sont répartis sur deux périodes intermédiaires.

La Tôhô1 (東宝 – Trésor de l’Est) est une compagnie de production fondée en 1935, faisant suite au Photo Chemical Laboraties. Spécialisée dans les films d’action et les superproductions, c’est la compagnie qui fit émerger Toshirô Mifune. Une branche de la Tôhô fonda par la suite la « Shintôhô Kabushiki Kaisha » (新東宝株式会社 – Compagnie de la nouvelle Tôhô) pour laquelle Akira Kurosawa réalisera Un chien enragé en 1949.

Il existe plusieurs raisons pour expliquer la fidélité du réalisateur avec cette importante société de production. Tout d’abord, ses débuts dans cette société étaient des plus logiques, Kurosawa ayant commencé en tant qu’assistant de Kajiro Yamamoto dans cette même Tôhô. Puis Akira Kurosawa portait tellement d’importance à son entourage qu’il était normal pour lui de continuer à travailler pour cette société dont les salariés étaient des acteurs, des compositeurs, des scénaristes ayant chacun un potentiel énorme, Toshirô Mifune en étant le plus bel exemple. Enfin, son premier film ayant connu un énorme succès populaire et commercial, il devait jouir d’une bonne réputation au sein de la Tôhô, lui offrant la possibilité d’effectuer son apprentissage tout en expérimentant directement dans ses films ce qu’il souhaitait essayer (nouvelles techniques, matériel innovant, etc.).

De son premier film jusqu’à L’Ange ivre en 1948, Akira Kurosawa réalisa des oeuvres issues de commandes, et, sans doute attiré par la liberté qu’il avait ressentie pendant le tournage de L’Ange ivre, il réalisa ses films suivants dans différentes sociétés de production. Les cinq films pour lesquels il changea de producteur sont : Le Duel silencieux (Daiei), Un chien enragé (Shintôhô), Scandale (Shôchiku), Rashômon (Daiei) et L’Idiot (Shôchiku).

La « Daiei Kabushiki Kaisha » (大映株式会社 – Compagnie des grands films) a été fondée en 1941. Elle fit faillite en 1971, mais eut le privilège de produire de nombreux grands films, dont Rashômon et les derniers films de Mizoguchi.

90a99d6b09d538460ca94c7745a1d656La « Shôchiku » (松竹 – Compagnie du pin et du bambou) a été fondée en 1895 par les frères Otani2. Anciennement productrice de pièces de kabuki, cette société s’occupe de nos jours de production, de distribution, et possède des salles de cinéma.

Kurosawa profita de sa cote de popularité ascendante pour expérimenter avec d’autres sociétés des genres différents, tels que le film policier et l’adaptation d’œuvres littéraires classiques. Ces productions lui laissant pleine autonomie, le réalisateur en profita pour se perfectionner dans un style particulier qu’il ne cessa d’améliorer tout au long de sa carrière.

Après cette période de va-et-vient entre les maisons de production, Akira Kurosawa retourna travailler pour la Tôhô, de Vivre, en 1952, à La Forteresse cachée, en 1958. Il fonda alors sa propre société, la « Production Kurosawa », grâce à laquelle il produisit ses propres films, et ce jusqu’à Barberousse en 1965. Ce retour aux sources, pour lequel il bénéficia des moyens de la Tôhô et de l’indépendance de sa société, lui offrit la possibilité de réaliser des films sur les sujets qui le touchaient. Nous pouvons sentir dans les films de cette période une totale maîtrise des différents éléments constitutifs de ses œuvres.

Il créa ensuite la « Yonki no kai » avec les trois collègues réalisateurs japonais déjà cités, pour produire Dodes’Kaden. Ce film fut un terrible échec, dont Kurosawa se sentit l’entier responsable. Dodes’Kaden était son tout premier film en couleurs, technique à laquelle il avait renoncé jusque là. Et tout comme le cinéma parlant avait poussé son frère aîné au suicide, c’est le film en couleur qui faillit emporter la vie du talentueux cinéaste. Il mit plusieurs années avant de se lancer dans un nouveau film, aidé par des propositions de producteurs étrangers. Nous pouvons citer « Mosfilm » en Russie pour Dersou Ouzala, Serge Silbermann en France pour Ran et « Akira Kurosawa U.S.A Inc.  » pour Rêves. Kurosawa disposa de crédits très larges et offrit trois œuvres humanistes d’une rare perfection esthétique. Il nous rappela qu’avant de débuter au cinéma, il étudiait la peinture, forme artistique à laquelle il rend si bien hommage dans Rêves.

Et c’est uniquement pour ses deux derniers films, Rhapsodie en août et Madadayo, qu’il retrouva la Production Kurosawa en offrant son testament, en mémoire de la force de la nature et de la faiblesse de l’homme face au désastre de la bombe nucléaire dans le premier, et annonçant sa propre retraite et son angoisse face à la mort dans le second.

  • Les acteurs fétiches

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Akira Kurosawa était un humaniste, quelqu’un qui portait beaucoup d’attention aux personnes, à leur enseignement, à leurs défauts. Il avait une foi absolue en l’être humain. C’est pourquoi les acteurs avaient une place primordiale dans son cinéma, notamment pour mettre en valeur la relation entre le maître et l’élève, rapport familier des films de samouraïs et d’arts martiaux en général. En Toshirô Mifune, il vit tout d’abord un être vif et énergique, pouvant aller du jeune policier fougueux (Un chien enragé) au brigand impulsif (Rashômon), tout en passant par le samouraï rusé et excellent sabreur (Tsubaki Sanjûrô). En Takashi Shimura, il trouva autant l’homme sage, fort et réfléchi (Les Sept samouraïs) que le vieux personnage triste, seul et transparent (Vivre).

« – Depuis L’ange ivre, on voit toujours Mifune et Shimura dans vos films. Les préférez-vous à tous vos autres acteurs ?

– Pour ainsi dire, oui. Dans l’interprétation, il y’a des éléments extrêmes qu’on ne peut pas expliquer en mots. Il faut qu’un acteur me comprenne par mes expressions sans que je lui dise rien ; cela n’est possible que par un contact journalier. »3

Né en Mandchourie mais de nationalité japonaise, Toshirô Mifune se retrouva soldat pendant la Seconde Guerre Mondiale, et garda des souvenirs indélébiles de nombreuses tueries. Ayant étudié la photographie, il chercha un métier à Tokyo, et c’est par hasard qu’on lui demanda de jouer l’homme ivre dans un casting de la Tôhô : il sera embauché par Akira Kurosawa. Grâce à ce dernier, il deviendra l’acteur que l’on connaît, premier rôle dans des films comme Rashômon, Les Sept samouraïs, Le Garde du corps ou encore Barberousse, film qui marqua la fin de la collaboration entre les deux hommes. Kurosawa admirait la rapidité de sa diction ainsi que la célérité de ses gestes. Il disait même que Toshirô Mifune le comprenait sans qu’il ait besoin de tout expliquer.

« L’acteur japonais ordinaire, pour traduire une impression, a besoin de trois mètres de film ; pour Mifune, un mètre suffisait. Il lançait tout d’une manière très directe et expéditive. Je n’ai jamais vu, chez un acteur japonais, un tel sens du tempo »4

top-10-akira-kurosawa-films-500edc82-bfe4-4a99-86f2-535a6f959c8b-jpeg-157527La carrière principale de Mifune se passa en tant qu’acteur d’Akira Kurosawa. La fin de sa carrière se déroula à l’étranger, et nous pouvons le retrouver dans Soleil rouge du réalisateur américain Terence Young en 1972, film dans lequel il côtoya l’acteur américain Charles Bronson et l’acteur français Alain Delon. Mais le rôle qui le rendit célèbre aux Etats-Unis fut celui de Toranoga, dans la série télévisée de 1980 Shogun. Après une carrière de 130 films, il s’éteignit la veille de Noël de l’année 1997.

La force de Toshirô Mifune en tant qu’acteur résidait dans son intelligence et sa compréhension du réalisateur Akira Kurosawa. Le cinéaste attendait des acteurs qu’ils le comprennent sans être obligé de leur parler. Mifune était tellement exubérant et talentueux dans ses interprétations qu’il modifiait le scénario rien que par sa présence. A ses débuts, Kurosawa choisit Toshirô Mifune pour sa capacité à articuler et à prononcer des phrases beaucoup plus rapidement que n’importe quel autre acteur ; il lui trouvait même un sens du rythme très développé et jusque-là inégalé par les autres acteurs japonais.

Il avait aussi le don de comprendre le réalisateur mieux que quiconque, et Kurosawa se plaisait à dire à son sujet que, lorsqu’il devait utiliser dix mots pour expliquer une intention à quelqu’un, il ne lui en fallait qu’un seul pour que Toshirô Mifune le comprenne et propose plusieurs interprétations immédiates et convaincantes. Le cinéaste tenant extrêmement compte de l’être humain dans ses films, il était nécessaire que son acteur principal le comprenne aussi bien. Mais les deux hommes ne s’entendant pas sur l’interprétation du personnage de Barberousse, la collaboration prit malheureusement fin, et, sûrement trop sec et arrêté sur la question, Kurosawa ne voulut plus entendre parler de son acteur fétiche. Pour lui succéder, il fit appel à Tatsuya Nakadai (達矢仲代).

« L’acteur le plus doué, c’était Toshirô Mifune. Quand le chorégraphe de chambara qu’on appelle Tateshi lui indique les chorégraphies à réaliser, Mifune ne regarde qu’une seule fois, et répète une fois, et hop : il fait le même mouvement à la perfection en une seule prise. Et c’était vraiment très bon. Les cascadeurs suivaient son mouvement à la perfection. Il était le seul à être aussi bon. »5

90e17bfff417af8b4d74b835759873f4Descendant d’un longue lignée de samouraïs, Takashi Shimura fonda dès l’université une troupe de théâtre nommée « Le Théâtre de juillet » (月座 – Shichigatsu-za). Débutant au cinéma à 19 ans, il joua un grand nombre de rôles de samouraïs. Mais en 1943, signant un contrat avec la Tôhô, il commença une carrière brillante sous la direction d’Akira Kurosawa.

Pendant les quarante années suivantes, il tournera environ 6 films par an pour ces studios, dont les meilleurs sont les films de Kurosawa, le plus souvent en duo avec Toshirô Mifune. Mais son plus grand succès commercial au Japon fut son rôle de docteur dans le Godzilla original de 1954. Il joua aussi dans le très beau film de Kenji Mizoguchi, La Vie d’O’Haru, femme galante, et son dernier rôle fut dans Kagemusha.

Dans ses rôles de samouraïs, quel que fut le réalisateur, Takashi Shimura montrait une aisance et une sérénité impressionnante. Son visage débordait d’expressivité et se transformait d’un film à l’autre, nous rappelant les masques de théâtre traditionnel japonais. Sa présence à l’écran illustre parfaitement le personnage du maître, si cher à Akira Kurosawa. Il reste inoubliable dans son plus beau rôle, celui du vieil homme de Vivre, film dont la scène finale bouleversante le montre assis sur la balançoire d’un jardin d’enfant, lentement recouvert par une fine pellicule de neige.

  • Les compositeurs

un-merveilleux-dimanche-1947-kurosawaDans le domaine de la musique de film, Akira Kurosawa nous offre un modèle de ce que nous disons être de la fidélité. En effet, peu de compositeurs se succédèrent, et ceux-ci composaient les musiques de plusieurs films consécutifs. L’exemple le plus évident est son travail avec Fumio Hayasaka, qui composa sept partitions pour sept films successifs de Kurosawa. A sa mort, c’est son élève Masaru Satô qui lui succéda et travailla dix ans avec le réalisateur. Ce lien était très important car il permettait, pour le compositeur comme pour le réalisateur, de créer en connaissant les envies et les préférences de l’autre.

Les deux premiers compositeurs qui travaillèrent avec Akira Kurosawa furent Seiichi Suzuki et Tadashi Hattori. Nés respectivement en 1901 et 1908, c’est avec eux que débuta l’aventure musicale des films du réalisateur. Tous deux avaient pour instrument de prédilection la mandoline. La relation entre Hattori et Kurosawa s’arrêta avec Un merveilleux dimanche, film pourtant doté d’une magnifique partition, présentant des arrangements dans les styles du jazz, du tango et du paso doble. En plus de ces morceaux, Tadashi Hattori adapta la Symphonie inachevée de Franz Schubert pour la scène du lieu de concert désert où le jeune homme dirige imaginairement cette œuvre pour sa compagne, seule spectatrice.

Fumio Hayasaka fut très tôt récompensé pour ses créations musicales. Commençant à composer pour le cinéma, il côtoya rapidement Kenji Mizoguchi, et surtout Akira Kurosawa avec qui il continuera de travailler jusqu’à ce que la tuberculose ne l’emporte à quarante et un ans. Créateur des célèbres partitions des films Rashômon (avec une admirable adaptation du Boléro de Maurice Ravel), Vivre, et Les Sept samouraïs (sûrement le thème le plus connu dans les musiques des films de Kurosawa), il laissa en cours la partition de Chronique d’un être vivant que terminera son élève et successeur auprès du cinéaste, Masaru Satô.

71q5lu7tbwl-_sl500_sy355_Rentré à la Tôhô sous la direction de Fumio Hayasaka, afin de travailler l’orchestration sur la partition du film Les Sept samouraïs, Masaru Satô sera désigné par cette même société pour terminer les partitions laissées en cours par son professeur, musiques pour Akira Kurosawa et Kenji Mizoguchi. C’est ainsi qu’il se consacra uniquement au cinéma et réalisa pour Kurosawa toutes les musiques jusqu’à Barberousse compris. C’est ce même compositeur qui composa la musique du diptyque Le Garde du corps et Tsubaki Sanjûrô.

Puis, à partir de Dodes’Kaden, Kurosawa se lia surtout à Toru Takemitsu et à Shin’ichirô Ikebe.

Takemitsu est essentiellement un compositeur contemporain de musique classique. Il est d’ailleurs célèbre et reconnu dans le monde entier pour la qualité de ses compositions. Nommé compositeur résident à deux festivals américains, il sera élu membre honoraire de l’Académie Américaine et de l’Institut des Arts et Lettres en 1984. Sa collaboration avec Kurosawa est surtout connue pour la musique du film Ran.

Shin’ichirô Ikebe composa quatre des cinq dernières partitions des films d’Akiranonojokei-img599x448-1437717287m6mirn29476 Kurosawa, dont Kagemusha, et Rhapsodie en août, pour lequel il adapta des thèmes classiques de Franz Schubert et d’Antonio Vivaldi. Diplômé de l’Université Nationale des Beaux-Arts et de Musique de Tokyo en 1971, Ikebe a travaillé dans de nombreux domaines : musique de théâtre, radio, télévision, composition classique et cinéma. Il est notamment connu pour ses partitions de L’Anguille et La Ballade de Narayama du réalisateur japonais Shôhei Imamura, films qui obtinrent tous deux une Palme d’or.

La musique avait un rôle important aux yeux d’Akira Kurosawa. Qu’elle soit utilisée pour commenter l’état émotionnel du personnage ou pour référer à un lieu, la musique est un élément indispensable du film. Ayant tout d’abord porté un intérêt limité au domaine musical, Kurosawa se rendit compte, en travaillant avec Fumio Hayasaka, que la musique pouvait devenir un élément prépondérant dans une œuvre cinématographique. Il rappelait lui-même que ce même compositeur lui apprit qu’une scène triste ne devait pas forcément s’accompagner d’une musique également triste.

Suite à cette prise de conscience, le réalisateur demanda plusieurs fois à ses compositeurs d’adapter une œuvre déjà existante, car il trouvait que celle-ci allait bien avec le montage qu’il venait d’effectuer.

FILMS

COMPOSITEUR

ANNEE

La Légende du grand judo

Seiichi Suzuki

1943

Le plus beau

Seiichi Suzuki

1944

La Nouvelle légende du grand judo

Seiichi Suzuki

1945

Les hommes qui marchent sur la queue du tigre

Tadashi Hattori

1945

Ceux qui font l’avenir

Noboru Itô

1946

Je ne regrette rien de ma jeunesse

Tadashi Hattori

1946

Un merveilleux dimanche

Tadashi Hattori

1947

L’Ange ivre

Fumio Hayasaka

1948

Le Duel silencieux

Akira Ifutobe

1949

Chien enragé

Fumio Hayasaka

1949

Scandale

Fumio Hayasaka

1950

Rashômon

Fumio Hayasaka

1950

L’Idiot (Hakuchi)

Fumio Hayasaka

1951

Vivre (Ikiru)

Fumio Hayasaka

1952

Les Sept samouraïs

Fumio Hayasaka

1954

Chronique d’un être vivant

Fumio Hayasaka et Masaru Satô

1955

Le Château de l’araignée

Masaru Satô

1957

Les Bas-fonds

Masaru Satô

1957

La Forteresse cachée

Masaru Satô

1958

Les Salauds dorment en paix

Masaru Satô

1960

Le Garde du corps

Masaru Satô

1961

Sanjuro

Masaru Satô

1962

Entre le ciel et l’enfer

Masaru Satô

1963

Barberousse

Masaru Satô

1965

Dodes’Kaden

Toru Takemitsu

1970

Dersou Ouzala

Isaac Swarts

1975

Kagemusha

Shinichiro Ikebe

1980

Ran

Toru Takemitsu (Orchestre symphonique de Sapporo dirigé par Hiroyuki Iwaki)

1985

Rêves

Shin’ichirō Ikebe et Ippolitov Ivanov (extraits de la suite pour orchestre « Caucasian sketches » op.10

1990

Rhapsodie en août

Shin’ichirō Ikebe d’après des thèmes de Vivaldi et Schubert

1991

Madadayo

Shinichiro Ikebe

1993

  • Les scénaristes

p22-schilling-akira-a-20150816Dans ses entretiens avec Akira Kurosawa, Michel Estève s’interroge sur la question du scénario. Comment un maître comme Kurosawa prépare-t-il ses scénarii, élément le plus souvent déterminant pour faire d’un de ses films un chef d’œuvre, comme pour Rashômon. Le réalisateur lui répond qu’avec ses scénaristes, ils écrivent tous la même scène, puis comparent leurs textes et adoptent la version la plus fidèle à leur désir de clarté et de précision.

Comme pour les acteurs, Akira Kurosawa aura des scénaristes fétiches. En effet, quatre scénaristes, en plus de Kurosawa lui-même, participent à l’élaboration et à l’adaptation de ses futurs films. Mais le plus intéressant est de voir qu’ils travaillaient souvent ensemble.

Le premier scénariste engagé par le réalisateur est Eijirô Hisaita, pour Je ne regrette rien de ma jeunesse. Celui-ci participa à quatre scénarii de Kurosawa. Puis, dans l’ordre chronologique, interviennent Ryuzo Kikushima (à partir d’Un chien enragé), Shinobu Hashimoto (dès Rashômon), et Hideo Oguni (avec Vivre).

Chez Kurosawa, le travail de scénariste était exigent et précis. Il pensait à juste titre que la narration dépendait des dialogues, et c’est pourquoi il supprimait beaucoup de texte parmi ceux-ci, dans le but de rendre l’action plus fluide.

Toshirô Mifune, fin connaisseur des arts martiaux (il était expert en aïkido et septième dan de kendo), imposait dans ses interprétations une énergie et une présence hors du commun. Il avait en lui cette capacité à pouvoir paraître sûr et maître de lui-même, n’ayant besoin que d’un mot pour définir une situation. critique-les-sept-samourais-kurosawa5Mais il pouvait tout aussi bien sembler déborder d’une énergie incontrôlable et imposer un long texte de manière forte et impulsive. Nous pensons que, ayant une préférence pour Toshirô Mifune, le réalisateur élaborait ses scénarii, et surtout ses dialogues, en ayant déjà une idée précise de ce qu’il demanderait à son acteur. En cela, la présence de plusieurs scénaristes récurrents pour la plupart de ses films était un plus pour le résultat final de l’œuvre. Il s’avérait alors nécessaire de travailler avec une équipe dont les membres se connaissaient et partageaient régulièrement leurs impressions et leurs travaux.

Mais cela ne s’arrêtait pas qu’aux exigences du cinéaste. Quatorze des films de Kurosawa sont tirés de livres, romans, nouvelles et pièces de théâtre. Ce travail d’adaptation, énorme lorsqu’il s’agissait d’un roman japonais, devenait colossal pour des pièces de théâtre ou des livres occidentaux, afin que les personnages soient adaptés au monde nippon.

En ce qui concerne les chefs-d’œuvre de Kurosawa, le scénario est souvent la clé de la réussite et sert la qualité de montage du réalisateur, lui permettant de déjouer les critères techniques actuels en laissant fonctionner pleinement son imagination et sa créativité.

Voici une liste exhaustive des œuvres littéraires dont les films du réalisateur japonais sont inspirés, et un tableau de la présence des scénaristes :

  • La Légende du grand judo – d’après Sugata Sanshiro de Tsuneo Tomita

  • Les Hommes qui marchent sur la queue du tigre – d’après Kanjincho, pièce de kabuki inspirée de la pièce de nô Ataka.

  • Un merveilleux dimanche – d’après Isn’t life wonderful de David W. Griffith

  • Le Duel silencieux – d’après Le Duel silencieux de Kazuo Kikuta

  • Rashômon – d’après Rashômon de Ryunosuke Akutagawa

  • L’Idiot – d’après L’Idiot de Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski

  • Le Château de l’araignée – d’après Macbeth de William Shakespeare

  • Les Bas-fonds – d’après Les Bas-fonds de Maxime Gorki

  • Entre le ciel et l’enfer – d’après King’s Ransom d’Ed McBain

  • Tsubaki Sanjûrô – d’après Hibi Heian de Shugoro Yamamoto

  • Barberousse – d’après Akahige shynryo-Dan de Shugoro Yamamoto

  • Dodes’Kaden – d’après Kisetsu no nai machi de Shugoro Yamamoto

  • Dersou Ouzala – d’après un rapport de Vladimir Arseniev

  • Rhapsodie en août – d’après Nabe no naka de Kyoko Murata

    Eijirô Hisaita

    Ryuzo Kikushima

    Shinobu Hashimoto

    Hideo Oguni

    Je ne regrette rien de ma jeunesse

    Un chien enragé

    Scandale

    Rashômon

    L’Idiot

    Vivre

    Les Sept samouraïs

    Chronique d’un être vivant

    Le Château de l’araignée

    La Forteresse cachée

    ♣Les salauds dorment en paix

    Sanjuro

    Le Garde du corps

    Entre le ciel et l’enfer

    Barberousse

    Dodes’Kaden

    Ran

  • Les techniciens de l’image

479f5b410f1d5Afin de terminer cet aperçu de l’entourage fidèle de Kurosawa, nous parlerons des techniciens spécialistes des images. Nous avons pu estimer combien il était important pour un réalisateur de s’entourer de personnes fidèles afin d’instaurer une continuité dans son œuvre. Akira Kurosawa a toujours souhaité trouver des personnes qui le comprennent et le suivent dans sa méthode de travail.

Deux spécialistes de l’image ont essentiellement participé aux œuvres du cinéaste. Il s’agit d’Asakazu Nakai et de Takao Saitô. Il est très intéressant de noter que ces deux techniciens ont travaillé ensemble sur un même film, Entre le ciel et l’enfer, et que celui-ci était à la fois le dernier film de Nakai et le premier de Saitô en collaboration avec Kurosawa.

rashomon-025Cela nous apparaît comme une volonté du réalisateur d’instaurer une continuité dans le travail des deux spécialistes de l’image, ce qui fonctionna fort bien, car Takao Saitô travailla sur sept des neuf derniers films d’Akira Kurosawa, notamment pour Kagemusha, Ran et Rêves, splendides fresques en couleurs. N’oublions pas également l’importance de la présence du technicien Kazuo Miyagawa pour le film Rashômon.

« Aujourd’hui, il n’est pas rare de pointer directement la caméra sur le soleil, mais au moment où Rashômon fut réalisé, c’était encore un des tabous de la prise de vue. On pensait même que ses rayons frappant directement dans notre objectif allaient brûler la pellicule dans la caméra. Mais mon opérateur, Kazuo Miyagawa, défia hardiment cette convention et réalisa de superbes images. »6

Il est à présent important de mettre en avant le génie de Kurosawa dans la conception des plans et des espaces où l’action prend place. 001.jpgLe réalisateur n’avait pas son pareil pour filmer des scènes en incluant des cadres ou des lignes directement dans le décor, mettant en avant un objet, un personnage ou une symbolique de manière implicite.

Des paysages lacérés par les lignes obliques d’une pluie diluvienne (Les Sept samouraïs) aux doubles cadres des nombreuses portes coulissantes des maisons japonaises (Tsubaki Sanjûrô), Kurosawa aimait mettre en avant un comportement ou un détail uniquement grâce à des effets visuels. La présence, pour les deux moitiés de sa carrière, de deux spécialistes de l’image ayant travaillé ensemble sur un même film, comme pour se passer le relais, est une illustration très intéressante de l’importance de la fidélité faite à son équipe technique par Akira Kurosawa.

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1 Toutes les informations sur les sociétés de production sont issues du même livre :           TESSIER, Max, Le Cinéma japonais, Barcelone : Armand Colin Cinéma, coll. 128, 2005, p.103-104-105

2 Otani Matsujiro 大谷 次郎 – Otani Takejiro 大谷 次郎 – les kanjis en gras signifient « pin » et « bambou »

3 Michel ESTEVE, Akira Kurosawa, p.10 : dialogue entre Michel ESTEVE et Akira KUROSAWA

4 TESSON, Charles, Akira Kurosawa, Ligugé : Cahiers du cinéma, Ed. particulière pour Le Monde, 2008, p.23

5 OKAMOTO, Kihachi, Kill. Supplément « Entretien avec Tatsuya Nakadai », Tôhô, 1968

6 Akira KUROSAWA, Comme une autobiographie, Quetigny : Ed. de l’Etoile, Cahiers du cinéma, 1995, p.31

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