Lundi 22 mars

Comme convenu entre nous, mes fidèles lecteurs et moi-même, je vais vous parler de mes premières leçons de Cérémonie du thé japonaise. Je ne vais pas du tout essayer de faire un récapitulatif historique, ou un quelconque texte emphatique ventant les mérites d’une pratique si exotique pour un occidental, car pour cela les encyclopédies en ligne me surpassent nettement ! Je vais tout simplement vous parler de mon expérience, de ce que j’ai ressenti, de ce qui me plait personnellement…de ce qui me guide maintenant.

Vous qui me connaissez, vous savez bien que les arts traditionnels japonais m’attirent. Il n’y a en fait qu’une seule et unique raison pour expliquer ma venue au Japon ! Au cours de mon travail de Master, j’ai compris que tous ces arts étaient fondés à partir d’une même essence, d’un même principe menant à une beauté très particulière. Les livres des grands maîtres (dans l’art du sabre, de l’arrangement floral, du théâtre nô, etc.) évoquent tous le fait qu’accéder à la connaissance de cette essence dans son art ouvre la porte à la compréhension de tous les autres arts. J’ai donc tenu à me lancer à l’aventure, seul, en ayant pris sur mon temps libre depuis trois ans pour apprendre des rudiments de langue et d’écriture, afin de vivre chez l’habitant pour découvrir la vie quotidienne, les us et coutumes, les rituels. J’espère voir par la suite si ce qui me touche dans les arts traditionnels se retrouve dans l’esprit quotidien japonais ou non, et je profite de ce séjour pour débuter des apprentissages dont je rêve depuis longtemps. C’est ce qui se passe avec la cérémonie du thé !

Chasen : le fouet qui sert à mélanger la poudre de thé matcha
Chasen - le fouet qui sert à mélanger la poudre de thé matcha

Il y a quinze jours, la fille de la famille m’a proposé de venir assister à une leçon de cérémonie du thé (sadô ou voie du thé), qu’elle prend parfois à Fuji.

[Vous avez sûrement remarqué les accents circonflexes sur certains mots japonais…J’écris ainsi, à défaut de pouvoir mettre un simple trait, pour signifier un allongement vocalique, soit une voyelle qui dure un peu plus longtemps que les autres dans la prononciation du japonais]

J’ai bien évidemment accepté promptement, car cet art ne m’est pas inconnu. Déjà grand consommateur de thé vert, j’ai assisté à Toulouse à deux cérémonies du thé en tant qu’invité (nous reparlerons de cette notion un peu plus loin), et j’ai également lu plusieurs livres à propos de cet art. Nous sommes donc allés tous les deux à ce cours, et j’ai pu assister à l’ensemble de la leçon, ne perdant pas une miette de la pratique successive des trois élèves en kimono, sous le regard attentif et patient du sensei (terme honorifique pour un professeur, composé des kanjis signifiant « avant » et « vie », c’est-à-dire celui qui a vécu avant, donc plus âgé et détenant plus de connaissances que nous : un respect de l’âge, de l’expérience que l’on ne trouve pas en Occident ; le sensei de sadô – vous suivez ? – que j’ai rencontré est une femme).

Je me rappelle d’ailleurs très bien du retour en voiture, où la fille de la famille m’a demandé si cela m’avait plu. Et je me souviens avoir dit : « J’aime énormément. J’aimerai que ma vie se déroule comme une cérémonie du thé. Est-ce possible qu’un étranger comme moi, ne sachant que très peu parler japonais, apprenne à préparer le thé de cette façon ? »… Et le lendemain, elle m’a dit qu’elle avait téléphoné au sensei, que celle-ci était d’accord pour que l’on vienne ensemble les lundi et mardi suivants ! Quel bonheur !

O-chawan : Bol pour le thé. Un motif principal est dessiné à l’extérieur du bol. Lorsqu’on vous propose le bol, on vous présente le motif face à vous. Lorsque vous rendez le bol, il faut veiller à tourne celui-ci, pour présenter le motif à votre hôte.26 - ochawan (bol pour la cérémonie du thé)

Pendant les jours qui suivirent, la fille de la famille me montra plusieurs livres, m’apprit une des façons de plier le fukusa (tissu dont on se sert pour nettoyer les ustensiles et que l’on plie différemment selon l’usage désiré), et me nota le vocabulaire principal…que je me suis empressé d’apprendre par cœur. Comme j’ai une mémoire assez visuelle, j’avais retenu certains gestes ainsi que les emplacements des ustensiles (dôgu), et je suis arrivé à ma première leçon en connaissant les noms des dôgu par cœur, en m’étant entraîné à plier le fukusa les yeux fermés ! Du coup, en plus de surprendre les élèves par ma nouvelle venue, j’ai essayé de reproduire ce que je savais faire.

Le sensei a été très patiente avec moi, m’expliquant plusieurs fois les gestes, parlant lentement, et répétant de nombreuses fois pour que je comprenne en japonais, sans passer par l’intermédiaire de l’anglais (que parle pourtant très bien la fille de la famille). En ce qui me concerne, je tente seulement de reproduire au mieux ce qu’on m’apprend, m’appliquant à tout faire sans précipitation, en respectant les exemples et en ayant conscience de la chance qui s’offre à moi.

Le natsume (petite boite qui contient le thé matcha) et le chashaku (petite spatule pour prendre le thé dans la boite)Le natsume -(petite boite qui contient le thé matcha) et le chashaku - (petite spatule pour prendre le thé dans la boite)

Dans un traité de sabre, il est dit qu’au plus haut degré de maîtrise, les gestes semblent lents et pourtant ne le sont pas. Il n’y a ni précipitation, ni lenteur exagérée. Au plus haut degré de maîtrise technique, il n’y a plus de technique : en cela réside l’essentiel.

C’est exactement ce que j’ai vu dans le théâtre nô, et c’est également ce que je retrouve dans la cérémonie du thé. On peut parler de fluidité, de maîtrise, d’habitude, de travail. Certes, oui, mais il y a beaucoup plus. Peut-être est-ce maintenant que je peux évoquer le principe de Sen no Rikyû, le célèbre maître de thé, présent dans mon titre : 一期 一会 ichi go ichi e, que l’on pourrait traduire simplement par « une fois, une rencontre ». Mais cette phrase va bien au-delà des mots : c’est une philosophie à part entière !

J’ai découvert dans les livres, et pendant mes deux leçons de cérémonie du thé, qu’il fallait apprendre à être invité. C’est quelque chose de nouveau pour moi, qui viens d’un Occident où l’on a plus tendance à s’inviter chez les autres (dans tous les domaines de la vie courante) qu’à savoir accueillir les gens. Il y a des phrases à connaître, des gestes à maîtriser, des remarques à ne pas oublier…tout cela peut nous sembler complexe et un peu rigide, mais j’y ai repensé depuis, et je trouve cela merveilleux !
Tous ces rituels, toutes ces obligations et formalités, tous ces gestes sont là pour le bien-être de tous. Il ne faut pas voir ceux-ci comme des obligations, mais plutôt les assimiler en soi comme une façon naturelle de rendre heureux quelqu’un. Le moment de la cérémonie du thé doit être un repos unique pour l’invité, et le maître de thé fait tout pour que celui-ci se sente bien. Les obligations n’en sont plus lorsque l’on s’intéresse à leur signification et à leur raison d’être : chaque geste découle du précédent et nous amène vers le suivant. Il y a une logique certaine, précise, alors que chaque instant semble unique… Une fois, une rencontre … Chaque instant est unique et digne d’intérêt. Alors pourquoi ne pas lui accorder toute sa concentration et tout son savoir ?

Est-ce l’intérêt porté à une rencontre qui rend un instant unique, ou est-ce l’intérêt porté à l’instant qui rend une rencontre unique ?

Hishaku : louche très fine qui sert à prélever de l’eau dans la bouilloire pour verser dans le bol, reposant sur son socle (futa oki)Hishaku - louche très fine qui sert à prélever de l_eau dans la bouilloire pour verser dans le bol, reposant sur son socl~1

Je ne sais pas si cela vous parle, mais à moi si ! Réellement ! Moi qui, à travers mon travail de dumiste, ai toujours été fasciné par le regard des enfants, toujours émerveillés devant des choses simples, je me suis également mis à apprécier la simplicité, la beauté d’un silence, l’aspect unique d’un instant. On se creuse toujours la tête pour savoir si une chose est belle ou non…Toute chose est belle, du moment qu’on y est attentif… Une fois, une rencontre. Oui, je le dis à nouveau :

J’aimerai que ma vie se déroule comme une cérémonie du thé…

Votre dévoué apprenti

 

Lanterne présente devant un sanctuaire shintô (jinja)Lanterne devant un jinja

Un contraste flagrant : Voitures, temple et bel arbre, cheminées d’usines, Mont Fuji … 4 plans du mélange ville-natureContraste flagrant - Voitures, temple et bel arbre, cheminées d'usines, Mont Fuji - 4 plans du mélange ville-nature

 

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