Samedi 12 Juin

C’est avec beaucoup de retard que je commence ce nouvel article … Les jours se succèdent, et avec eux les visites, les rencontres, les surprises, et tout le lot d’évènements quotidiens auxquels on ne prête pas attention habituellement mais qui prennent tout de même beaucoup de temps chaque jour.

Ce week-end va encore être chargé, puisque j’ai rendez-vous aujourd’hui et dimanche pour passer la journée en ville et visiter des endroits particuliers. Et puis vous comprendrez par la suite pourquoi je passe autant de temps à l’extérieur, et donc n’ai pas trop le temps de m’atteler à la rédaction régulière de mes articles sur le Japon. Ce compte-rendu va ainsi être scindé en deux parties, la première évoquant mes dernières visites à Osaka et mon arrivée à Kyôto, et la seconde parlant de ma première semaine à Kyôto.

Pardonnez-moi la petite quantité de texte en comparaison des premiers articles et du nombre croissant de photographies, mais les nombreux musées, temples, sanctuaires, et autres lieux culturels que je visite valent vraiment le coup d’être vus, et je tiens à vous faire partager cela autrement que par des mots. J’essaierai de trouver plus de temps pour parler de mon expérience quotidienne, pour raconter des anecdotes intéressantes et exotiques, mais en ce moment cela m’est difficile, et il me faut gérer l’augmentation régulière de photographies, qui s’accumulent encore et encore dans l’infinie mémoire de mon ordinateur.

Si vous le voulez bien, commençons notre visite dans l’archipel nippon en nous rendant à Nara, l’ancienne capitale du Japon au VIIIe.

Daims de Nara, en liberté dans toute la colline et circulant au milieu des touristes
2 - Les fameux daims de Nara
14 - Daim de Nara
34 - Les cerfs de Nara
Comme vous pouvez le constater sur les premières photographies, Nara est célèbre pour ses daims en liberté, se promenant au milieu des milliers de touristes et dormant paisiblement à l’ombre des grands arbres de la colline principale. Peu farouches, ils viennent même donner un coup de museau dans notre coude pour réclamer un petit quelque chose à se mettre sous la dent. Les nombreux marchands ayant des magasins dans l’enceinte du temple (chose très courante au Japon, car les temples et sanctuaires sont vastes ; cela me choque un peu, et j’ai du mal à approuver le fait que ces endroits merveilleusement naturels et calmes deviennent des cités marchandes à souvenirs mièvres et insipides pour touristes pressés et agglutinés) vendent des petites galettes appelées senbei pour les daims.

Le Tôdai-ji est le temple le plus célèbre de Nara. Bâtiment immense au pied de la colline, ce temple renferme bien des trésors, dont la statue géante de Bouddha faite d’or et de cuivre. Cette statue doit bien mesurer plus de quinze mètres de haut. Il y a dans le temple un pilier en bois ayant un trou de la largeur d’une des narines du Bouddha. Les enfants (et parfois même les adultes, comme le père de ma famille d’accueil !) font la queue pour passer dans ce trou, ce qui montre bien la grande taille de l’imposante statue.

De part et d’autre de la statue de Bouddha se trouvent également deux magnifiques statues entièrement en bois, des maquettes du temple et des bâtiments avoisinants, en bois également, et quelques magnifiques objets sculptés. Mais le plus impressionnant reste cette porte construite à la hauteur de la tête dorée du Bouddha géant. Lorsque cette porte donnant sur l’extérieur est ouverte, nous pouvons apercevoir de l’allée principale le visage de cet immense personnage paisible, posant son regard sur nous, et nous ressentons ainsi à quel point nous sommes minuscules, infimes face à la grandeur et à la puissance du divin grand Bouddha. J’imagine la surprise, voire la peur, des personnes vivant à l’époque de la construction du temple, et voyant pour la première fois leur divinité poser son imposant regard d’or sur leur si petite personne … Effrayant et transcendant …

Le Tôdai-ji, le temple le plus célèbre de Nara : tout simplement grandiose 3 - Temple Todai-ji
Le grand Bouddha du Tôdai-ji
7 - Bouddha géant et bouddha en or à ses côtés
Statue en bois à gauche du Grand Bouddha
8 - Statue bouddhique en bois
Panneau en bois ayant fait partie d’un temple à proximité du Tôdai-ji

11 - Pour faire peur aux mauvais esprits

 

En nous rendant, ma famille d’accueil et moi, au plus grand sanctuaire de la colline, nous avons eu la chance d’assister à une cérémonie de mariage shintô. Un moment rare, magnifique, paisible, si ce n’est le nombre incalculable de visiteurs qui prennent des photos de tout et de rien. Bien sûr, et j’en suis désolé, je m’inclus dans ce nombre de personnes n’ayant pas respecté l’intimité de ces mariés et ayant pris plusieurs clichés de cette scène si particulière et exotique pour moi. C’est seulement après, l’émotion de la nouveauté étant passée, que je me suis rendu compte à quel point je n’aimerai pas que cela m’arrive dans un instant aussi solennel et personnel.

Du coup, je me suis promis de ne pas recommencer et de m’en tenir à ma ligne directrice que j’évoque souvent avec fierté : selon moi, seul le souvenir vécu et dont on se souvient par soi-même est un souvenir vivant et réel. Je me refuse à passer mon temps, comme de nombreux touristes, à regarder le monde qui m’entoure à travers les œillères d’un objectif a posteriori. Peut-être est-ce d’ailleurs ce que pense le religieux de la dernière photo, qui me toise avec un regard désapprobateur …

 

Dans le sanctuaire où a eu lieu la cérémonie de mariage shintô
23 - Sanctuaire shintô magnifique

L’escalier couvert par un toit en bois et reliant deux bâtiments
18 - Escaliers couverts qui permettent d'aller de bâtiment en bâtiment
Ma famille d’accueil d’Osaka : Hirohisa (le père), Chiaki (la mère), Kouki (le fils)
22 - Ma famille de Takatsuki
… et comme je sais que certain(e)s veulent aussi me voir, et avec le sourire …
33 - A Nara
Arrivée des musiciens pour le mariage
26 - Les deux musiciens du mariage
Les musiciens en place
27 - Les deux musiciens en place
Les danseuses de cérémonie et les musiciens
28 - Scène en entier
Vue d’ensemble du mariage (les mariés sont au centre, derrière la danseuse de gauche)
29 - Scène en entier 2

Le rituel, sous le regard d’un des prêtres …30 - Office shintô sous le regard sévère du supérieur !

Le dernier musée que je suis allé visiter à Osaka s’appelle le musée Fujita. Je n’avais pas trouvé de descriptif sur la collection du musée, mais étais intimement persuadé qu’il s’agissait d’une collection d’œuvres du peintre franco-japonais Fujita (ou Foujita), célèbre à Montparnasse dans les années Man Ray et Kiki.

Eh bien, je m’étais singulièrement trompé, car il s’agit simplement d’un magnifique ancien grenier à étage tout en bois, contenant quelques objets hétéroclites mais néanmoins magnifiques. Dans un jardin japonais superbe, une pagode à deux étages est là, trônant entre les immeubles modernes, rappelant qu’au Japon, même en pleine ville, le passé est présent si l’on prend le temps de le rechercher…

A l’intérieur, l’obscurité et le calme règnent. Seuls les quelques craquements du plancher en bois, sous la pression des pas des rares visiteurs, viennent trahir le silence du musée. Il s’est mis à pleuvoir, et me voila emprisonné dans une obscurité encore plus profonde qu’auparavant. Un volet s’ouvre et se ferme lentement, poussé par le vent qui s’est levé et jette son souffle moite à l’intérieur du couloir d’entrée. Tout en observant le hurlement du personnage représenté par le masque de danse bugaku, des pas s’approchent de moi, et la respiration d’un inconnu contemplant le même objet apparaît dans mon dos. L’homme vient de rentrer en courant à cause de la pluie. Quelques gouttes d’eau, tombant probablement de ses cheveux trempés, résonnent en heurtant le plancher. La respiration ralentit, encore, et encore, puis disparaît, l’homme ayant retrouvé son 2 - Masque de bugakusouffle. Mais il est toujours derrière moi. Il contemple le masque, ou bien ma nuque, m’imaginant sans doute avec la même expression de folie que le masque lorsqu’il glissera ses mains autour de mon cou pour m’étrangler sans témoin, dans le silence et l’obscurité d’un musée isolé, disparition discrète d’un étranger dans un pays lointain…

Tant pis pour le masque, je décide d’aller contempler une autre œuvre d’art, le luth biwa, ou le brûle-encens tortue, loin de cet homme, de cet être malveillant qui est apparu en même temps que l’orage, et dont je n’ai pas osé regarder le visage de peur d’y découvrir une expression encore plus horrible que celle qui est née dans mon imagination. Mais il me suit, toujours derrière, toujours discret, toujours invisible, n’apparaissant qu’en reflet indistinct dans les vitrines du musée. Je ne distingue de lui que son costume noir, et vaguement le bruit de ses pas, si tant est qu’il y ait un bruit. Cet individu est d’une discrétion absolue, diabolique, se fondant dans l’obscurité et glissant lentement dans le sillage de mon propre cheminement…

C’est alors que je décide de me retourner, non pas pour savoir ce qu’il veut, car je l’ai compris : je ne reverrai plus la lumière du jour. Je me retourne seulement dans un élan d’orgueil et de fierté, pour voir ce qui m’arrivera de face, afin d’affronter ce moment tant redouté avec la plus noble attitude qui soit… Et en faisant volte-face, prêt à endurer les pires souffrances imaginables, je me retrouve nez-à-nez avec un petit Japonais rondouillard d’une cinquantaine d’années, souriant, tenant un parapluie légèrement mouillé dans sa main gauche et un dictionnaire anglo-japonais dans la main droite. Il salue poliment, et me dit dans un anglais à l’accent impeccable : « Si vous désirez des explications en anglais, je suis à votre disposition » !

 

Luth biwa et plectres (objets de droite utilisés pour gratter les cordes) dont on s’accompagne pour le récit des Heike1 - Luth biwa pour les récits Heike

Nécessaire à écriture avec une pierre à encre4 - Nécessaire avec pierre à encre
Plateau pour transporter la nourriture8 - Plat à nourriture
Trois panneaux peints (regardez le jeu avec les cadres dessinés : la profondeur est magnifiquement utilisée)6 - A voir le jeu avec le cadre du dessin
Paravent peint7 - Superbe paravent
Brûle-encens en forme de tortue, un animal sacré au Japon9 - Brûloir à encens
Personnage important de la cour de l’empereur10 - Homme de cour
Pagode du jardin du musée
11 - Pagode dans le jardin du musée Fujita

Des fleurs que je n’avais jamais vues auparavant sous cette forme. Elles s’appellent ajisai (hortensia). L’ajisai est très connue au Japon car elle fleurit au moment de la saison des pluies.12 - Première fois que je vois ces fleurs 1 - ajisai

 

13 - Première fois que je vois ces fleurs 2

 

Le Ginkaku-ji est également appelé « Pavillon d’argent ». Je vous entends déjà m’interrompre, protester fortement, vous gausser de ma naïveté de « daltonien » en regardant les images de ce temple. Bien sûr, vous auriez raison de vous interroger sur la différence entre le nom donné à ce temple et sa couleur boisée et sombre, mais laissez-moi tout de même le temps d’introduire quelques explications historiques à propos de ce surnom d’apparence mal choisi…

Il existe aussi à Kyôto le Kinkaku-ji (héhé, je sais, vous venez de faire au moins deux fois l’aller-retour entre le « Kinkaku-ji » et le « Ginkaku-ji » préalablement cité !). Le Kinkaku-ji a été créé en premier, se situe au Nord-Ouest de Kyôto, et son autre nom est le Pavillon d’or. Comme son nom l’indique, il est presque entièrement recouvert d’or, ce qui fait de lui un bâtiment très impressionnant. De plus, il est situé dans un jardin magnifique au bord d’un lac, et la végétation l’entourant est splendide (j’y vais cette semaine !).

Le Pavillon d’argent est à l’Est de Kyôto, et a donc été construit après le Pavillon d’or. Initialement, il a été construit pour rivaliser avec son aîné et devait être entièrement recouvert d’argent, mais les conflits de l’époque ont stoppé sa construction et le revêtement d’argent n’a jamais été posé. Etonnamment, ce temple est devenu, non pas une marque de richesse et de grandeur comme prévu auparavant, mais le symbole de l’abstraction, de la simplicité, du dénuement.

Mis à part le bâtiment, l’ensemble est d’une beauté rafraîchissante. Prenant place au pied d’une colline, le Pavillon d’argent est un temple bouddhiste laissant place à la nature et à son innocence, montrant la beauté dans son plus simple appareil. Eve n’est plus femme : elle est une source d’eau « serpentant » sous terre et s’écoulant finement dans un bassin naturel, ayant ensuite creusé son sillon pour dériver lentement au travers du jardin et disparaître entre les arbres et les parterres de mousses. Adam n’est plus un, n’est plus humain, n’est plus tenu par la main : il est libre, omniprésent, dissocié, pierre luisant sous l’éclaboussure de sa source adorée, arbuste touffu le long du sentier, fragrance d’arbre illimitée. Il est ce fruit non prohibé, cette descendance du matsu le pin japonais, il est cette pomme de pin, cette pomme d’Adam, ce fruit nommé beauté que l’on mange goulûment par les yeux et qui ne nous reste pas en travers de la « gorge ».

Mais un jardin japonais est ainsi fait, et représente toujours l’infime dans l’immensité ; et si la grandeur de sa beauté est infinie pour un regard étranger, sa taille réelle n’en est pas moins, trop peu vaste pour notre curiosité. Trêve de bavardages et de rimes insensées, de faux vers mille-pattes aux trop nombreux pieds ; je vous laisse en compagnie de ces derniers clichés, et vous remercie de m’avoir suivi jusque ici sans trop rouspéter.

L’ensemble du Ginkaku-ji vu de la colline
10 - L'ensemble vu d'en-haut

 

Le Pavillon d’argent qui émerge de la nature9 - Le Ginkaku-ji émergeant de la végétation
Le Pavillon d’argent1 - Pavillon d'argent du Ginkaku-ji
Tapis de mousse dans une forêt idyllique12 - La source qui vient de la montagne
7 - Paysage magnifique avec la mousse si importante dans les jardins japonais
Petit courant d’eau et source du Ginkaku-ji11 - Rivière qui s'écoule lentement dans l'enceinte du pavillon

Le jardin sec (kare-sansui) du Ginkaku-ji2 - Kare-sansui

 

Avec ma famille d’accueil

3 - Avec Hirohisa, Kouki, et Chiaki

Juste pour terminer, voici quelques photos prises aux alentours de ma maison d’accueil d’Osaka. Vous pourrez voir que, malgré la présence de la ville immense, il existe des coins reculés très beaux et en pleine nature. Vous verrez aussi mes dernières préparations culinaires pour ma famille d’accueil. Bon appétit !

Cimetière du sanctuaire dans la forêt voisine de la maison
3 - Cimetierre du sanctuaire
Route ressemblant à mon Aveyron natal5 - Ca pourrait être l'aveyron, non...
Machine pour repiquer les plants de riz6 - Machine pour repiquer les plants de riz
7 - Scène agricole
Sentier de la forêt où j’allais courir tous les matins4 - Le sentier de la colline où je vais courir
Galettes de maïs (au guacamole ou au fromage frais) en macarons5 - Galettes de maïs en macarons
Cake noix-raisins-tofuCake noix-raisins-tofu
Feuilletés au pestoFeuilletées au pesto
Salade mixteSalade
Fondant au chocolat et glace vanille6 - Fondant au chocolat - glace vanille et galettes bretonnes
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