Dimanche 19 Juillet

Aujourd’hui, mon article sera différent des précédents. Peu d’illustrations et beaucoup de texte, parfois peut-être « rasoir » pour ceux qui recherchent surtout le dépaysement, diablement intéressant en ce qui me concerne, car il touche à ce qui m’a attiré ici. Je sais que la plupart d’entre vous ne sont pas passionnés par cinq heures d’affilée de théâtre nô ou par des réflexions philosophiques de sabreurs japonais, et n’iraient pas non plus regarder comme moi deux fois dans la semaine les trois heures quinze de combat dans la boue des Sept samouraïs ou un jardin avec seulement des cailloux…

Rassurez-vous, il n’y aura pas que ça dans cet article, et j’intercalerai quelques photographies pour que nous nous reposions un peu les méninges de temps en temps. Mais cela en sera tout de même une grande partie, car j’ai repoussé plusieurs fois ces réflexions un peu complexes pour faire place aux images de Kyoto et au récit de mes aventures. Comme j’ai travaillé sur ces thèmes pour mon Master, il est important pour moi de les fixer sur papier, car plus je repousse et plus cela s’encombre dans ma tête. Mettre des mots sur ces pensées me permet d’alléger et d’éclaircir mes idées, pour continuer à avancer dans ma réflexion.

Je vous entends déjà râler : « D’accord, on comprend, mais ce n’est pas la peine de nous faire subir tout cela ! ». Oui, je suis désolé, mais c’est ce qui me plait, et comme n’importe qui je souhaite faire découvrir ma passion à d’autres personnes. Et je vous avoue que si cela plait ne serait-ce qu’à un seul d’entre vous, je n’aurai aucun remords à avoir embêté tous les autres !!! Mais maintenant, place à mes réflexions et observations plutôt qu’à un vain bavardage explicatif…

Concert de musiques du monde : Danses de Bali2 - Danseuses balinaises

Gamelan (Bali)3 - Petit gamelan

Ecole de taiko (tambours du Japon)8 - Ecole de taïko

… et qui joue du taiko à droite avec eux ???Moi au Taiko

Je vais attaquer par la partie la plus difficile, à propos du jardin sec du Ryôan-ji. Je vous avais promis précédemment d’en parler, d’évoquer la possible signification des pierres de ce jardin « zen »… comme on l’appelle injustement d’ailleurs (ce que je faisais auparavant). Je ne comprenais d’ailleurs pas pourquoi les Japonais à qui j’en parlais souriaient à l’évocation de cette appellation.

Le zen est, au Japon, une doctrine bouddhiste importée de Chine axée sur la méditation. Elle devint importante essentiellement grâce aux samouraïs qui, formant leur philosophie ou code d’honneur appelé bushidô, adoptèrent le zen et le rendirent essentiel pour la maîtrise de soi et le maniement du sabre. Le zen symbolisé dans l’abstraction et le dépouillement de décorations et richesses ne fut adopté par les familles importantes que lorsqu’ils manquèrent d’argent et se retrouvèrent contraints de vendre leurs objets précieux. L’absence de richesse constitua logiquement une absence de biens, et donc un dépouillement qui fut par la suite adopté comme une mode à suivre. C’est cette mode du zen que nous avons adopté en Occident.

Pour reprendre l’amusement face à l’appellation « jardin zen », c’est comme si un Japonais venait visiter une abbaye, vous montrait le cloitre, et disait : « Tiens, un jardin cistercien (ou autre) »
Une partie de ces gens qui sont dans cette mode du zen, dont ceux présents au Ryôan-ji en même temps que moi et n’étant resté que deux minutes sans s’arrêter de discuter, ne sont pas du tout attirés par le zen japonais, mais par la mode zen occidentale. Cela n’a rien à voir !

Tous ces gens qui se vantent haut et fort d’acheter de l’art « contemporain », symbolique, abstractif, zen, juste pour le montrer et donner l’impression qu’ils comprennent non seulement l’art, mais également l’importance et l’intérêt de l’abstraction, de l’absent, du simple,… S’ils avaient réellement compris cela, pourquoi alors préfèrent-ils la vantardise verbale au silence ?

C’est pourquoi j’en viens à me demander : A quoi cela sert-il de venir d’aussi loin uniquement pour prendre une photographie ? Si l’on reconnait l’importance du vide en tant que présence de rien, ou présence de silence, ou encore en tant que représentation de l’infime comme de l’immense, pourquoi passer en coup de vent juste pour prendre une photographie ? Où est le sensible si vous n’avez qu’une feuille de papier dans les mains ? Peut-on l’appeler « photo-souvenir » étant donné qu’il n’y a même pas de souvenir ? Qu’arrive-t-il si la photographie est égarée ?

Bref, trêve de pensées et réflexions négatives, et place au jardin sec du Ryôan-ji, le vrai, celui que l’on voit uniquement lorsque l’on oublie le nombre de pierres, lorsque les murs qui l’entourent ne sont plus des barrières, lorsque comme un Japonais on comprend que le jardin sec n’est qu’une infime partie de la Nature qui nous entoure, nous pouponne, nous couve du regard, qu’en chaque cœur et chaque endroit il y a un jardin comme celui-ci. Un Japonais se permet de s’asseoir et de discuter comme partout ailleurs, et passées les premières secondes de frustration, on commence à comprendre pourquoi. Un Japonais conçoit différemment les choses, notamment la nature. Chaque infime parcelle de nature est une source de vie, qu’elle soit dans une immense montagne comme au bord d’une autoroute.

Quand un homme politique occidental démissionnera-t-il parce que ses collègues et les gens pensent qu’il a échoué dans sa fonction ? Quand un footballeur européen dira-t-il qu’il a perdu parce qu’il a été moins bon que son adversaire, sans hurler sur l’arbitre ? Quand un magasin français n’aura-t-il pas d’antivols, car ce serait injurieux envers ses clients de pouvoir les considérer comme des voleurs potentiels?

Bien sûr, il y a de nombreux travers et des absurdités ici, bien plus que je ne l’imaginais d’ailleurs. Ce comportement sain, pouvant être vu comme de la naïveté, est à double tranchant, et je ne sais pas si pour cela l’insularité « forcée » du Japon est une bonne ou une mauvaise chose. Toujours est-il que, même en considérant tous ces points comme des défauts, les Japonais sont bien plus proches d’une certaine harmonie que tous nos pays occidentaux. C’est cette harmonie qui est merveilleusement représentée par le jardin sec du Ryôan-ji.

Quinze pierres, un ensemble. Une pierre à elle seule est magnifique, pleine de sens, vivante, loin d’être immobile car elle change selon la saison, selon qui la regarde,… Une seule pierre est importante, mais l’ensemble en lui-même est bien plus essentiel. Regardez autour de vous : impossible de voir les quinze pierres du même endroit. Pourtant, elles sont là, et la plus visible n’est pas plus importante que la petite cachée derrière elle.
Chaque pierre, petite ou grosse, est esseulée à sa façon. Un petit gravier blanc n’est rien en soi, mais accompagné de tous ses semblables, organisé, ratissé, dirigé, il devient le fond d’une peinture, la représentation de la mer comme de la vie ou de l’univers : un fond sans lequel quinze rochers ne sont rien.

Vous désirez comprendre comment fonctionne la société japonaise, les rouages du monde du travail, la vie d’une ville nipponne,… ? Rendez-vous au Ryôan-ji, car la comparaison vous apportera toutes les réponses que vous attendez.

Forêt en forme de cœur : Nord-ouest de Kyôto4 - Forêt en forme de coeur !!

Groupement de maisons avec des rizières, au même endroit6 - La même rizière

Préfecture de Yamanashi : la région des 5 lacs (au pied du Mont Fuji)2 - Même endroit

Préfecture de Yamanashi3 - Du même endroit

De retour dans ma première famille d’accueil, j’ai mis à profit mes progrès en japonais pour poser des questions et me faire expliquer certaines choses. Comme le père de la famille est un instituteur à la retraite, il m’a parlé des activités à l’école primaire. A noter avant tout que l’école primaire débute à 6 ans, et qu’il y a déjà une différence de qualité d’enseignement sous-entendue à ce niveau, entre les écoles privées payantes renommées et les écoles publiques. Les enfants peuvent avoir des tests à passer pour rentrer dans une école privée célèbre.

Je ne parlerai pas des uniformes, qui composent l’univers vestimentaire dès l’école primaire, et continue ensuite au travail et à la maison (pour le jardinage, bricolage, etc.), mais de ce dont m’a parlé le père de la famille, à savoir en quoi consiste les sorties scolaires à l’école primaire. Chaque année a sa sortie prévue et adaptée pour une certaine évolution, et c’est valable pour l’ensemble du Japon. J’évoque juste le fait que les enfants en première année d’école primaire arborent un chapeau jaune en signe distinctif, que les enfants peuvent rentrer à la maison sans les parents dès 6 ans, et que pour traverser à un passage piéton, ils s’arrêtent et lèvent la main pour se montrer et faire stopper les voitures.

Voici le récapitulatif des sorties de l’école primaire par année, sorties explicatives faites sous la conduite de l’instituteur :

– 1ère année : Découverte autour de l’école (visite à pied des alentours, découverte du monde extérieur)
– 2ème année : Visite dans les endroits où on « prépare », où on fait quelque chose de ses mains (boulangerie, magasins, usines, poste,…)
– 3ème année : Les choses de la ville (marché, magasins,…)
– 4ème année : Travail de la ville (mairie, décharge,…)
– 5ème année : Les autres villes de la préfecture
– 6ème année : Comme ils étudient l’histoire, visite des lieux historiques importants, ainsi que visite à Tokyo (Assemblée nationale/diète – gouvernement)

Les vacances sont d’une durée différente selon les régions. Dans le Nord, avec le froid, les vacances d’hiver sont longues et les vacances d’été plus courtes. Inversement dans le Sud, où les vacances d’été sont plus longues.

Et juste pour préciser : la fille de la famille qui travaille à Tokyo dans une société d’assurances a des vacances d’été … d’une semaine, ce qui est mieux que ses amies qui n’ont que 5 jours. Je lui ai donc dit que pour moi, 5 jours en été, c’était un week-end plutôt que des vacances…

Papillon Miyama karasu (papillon corbeau, à cause de sa couleur)1 - Papillon-corbeau (couleur)

Première tarte aux cerises3 - Mon premier gâteau aux cerises

Pour terminer, voici la description d’une machine découverte la semaine dernière : une machine automatique pour le riz.

– On amène son riz complet (riz brun avec l’écorce/le son = 玄米 « genmai ») que l’on verse dans une machine
– On met quelques pièces, en fonction de la quantité de riz
– Il en sort à deux endroits différents le riz blanc (= 白米 « hakumai ») et le son de riz (= もみがら « momigara »)

On se sert du son de riz l’été en le mettant dans un grand seau avec de l’eau, ou ce que l’on souhaite, comme du vinaigre, de la sauce soja, etc., ce qui donne une pâte assez odorante. On coupe la tête de légumes puis on les plonge dans du sel, avant de les plonger dans cette pâte afin qu’ils prennent le goût acidulé de la préparation. Enfin, on les coupe en petits morceaux pour les déguster frais quelques jours plus tard, ce qui est délicieux. Cela s’appelle « tsukemono » = つけもの (on parle parfois en France de légumes saumurés ou pickles, ce qui peut-être un équivalent…).

 

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