Voici un récapitulatif historique de cette forme théâtrale parfois méconnue en Occident. Pour ce résumé, je m’inspire de plusieurs ouvrages, notamment du très complet livre de Georges Banu1 et de l’introduction de La tradition secrète du nô2 écrite par René Sieffert.

Les bugaku (danses) et leur musique d’accompagnement (gagaku) arrivent de Chine au VIIIe. Ce sont essentiellement des divertissements de Cour, contrairement aux sangaku qui sont des divertissements variés plutôt populaires ; le parler populaire a d’ailleurs transformé cette appellation en sarugaku (danses des singes). Le théâtre nô est un assemblage de ces divertissements issus de la très prolifique dynastie chinoise des Tang.

Mais à l’intérieur même de ce style, le sarugaku est considéré comme vulgaire et populaire en comparaison aux dengaku, une forme noble et aristocrate. Zeami saura renverser ces jugements en profitant de la disparition progressive des dengaku, qui s’enlisent dans un maniérisme trop conventionnel pour continuer à séduire le public. Le nouveau style sera alors appelé sarugaku no nô par Zeami, ce qui donnera à ce théâtre une bien meilleure réputation.

La première personne à adapter le sarugaku en y intégrant les qualités des autres styles se nomme Kan.ami3. Il comprit le parti à tirer de l’intérêt du public pour le théâtre populaire, et tenta de mêler le « charme subtil » du dengaku à la mimique du sarugaku. Son fils Zeami4perpétua les principes de son père et forma la troupe la plus respectée de son époque, la Kanzeza. Il rédigea de nombreux traités en s’y présentant comme le fidèle messager des propos de Kan.ami, et ceux-ci furent destinés à rester secrets et à n’être transmis qu’à un seul homme par génération. Zeami les légua à son fils Motomasa qui mourût prématurément, puis à son gendre Zenchiku qui prit la suite de la Kanzeza.

La soudaine apparition du sarugaku no nô dans le milieu aristocratique est due au puissant shôgun5 Ashikaga Yoshimitsu, qui fut émerveillé par un acteur de ce nouveau style. Cet acteur était Kan.ami, et le shôgun le fit venir à sa Cour avec son fils (Zeami) pour en faire son acteur officiel.

A la suite de son père, Zeami écrivit de nombreux traités essentiels sur le nô, et créa plus de la moitié des livrets des pièces encore jouées de nos jours. Il fut, à juste titre, considéré comme le réel fondateur du nô. Ses principaux traités étudient le principe de fleur (Fûshi-Kaden ou «De la transmission de la fleur de l’interprétation », Kakyô ou « Le miroir de la fleur », Shikadôsho ou « Le livre de la voie qui mène à la fleur », etc.), mais parlent aussi d’aspects plus techniques que philosophiques (Nikyoku santai esu ou « Etude illustrée des deux éléments et des trois types », Nôsakusho ou « Le livre de la composition des nô », et d’autres études spécifiques de la voix, de l’effet, du Jo-Ha-Kyû, etc.).

Mais ce style commença à décliner à l’aube du XVIIe siècle, et ne dut sa survie qu’à la dévotion de l’acteur Umewaka Minoru, qui persuada de riches mécènes à la cour impériale de financer les écoles de formation d’instrumentistes et d’acteurs, permettant ainsi la pérennité du nô sous la forme que lui avait donnée Zeami.

Il semble difficile d’évoquer le théâtre nô en une seule phrase, tellement cette forme théâtrale est riche et complexe. Issu de divertissements nombreux et variés, le nô est également un style esthétique imprégné de principes philosophiques forts. Afin de le décrire synthétiquement, voici la définition trouvée dans le livre d’Akira Tamba, La musique classique du Japon :

« Forme théâtrale traditionnelle du Japon, dont le « livret », réparti entre les acteurs et le chœur, se compose d’une suite de dialogues, de monologues, de chants récitatifs ou simples, de gestes stylisés et de danses avec accompagnement instrumental. »6

Cette définition met bien en valeur la complexité de cet art, véritable symbiose de la musique, de la chorégraphie, de la littérature, et de la dramaturgie.

—————————————————————————-

 

1 BANU, Georges, L’acteur qui ne revient pas, Saint-Amand : Gallimard, Folio essais, 1993, 244 p.

2 ZEAMI / SIEFFERT, René, La tradition secrète du Nô. suivi de Une journée de nô, Mesnil-sur-l’Estrée : Gallimard/Unesco, coll. Connaissance de l’Orient, 2005, 378 p.

3 Kan.Ami ou Yûzaki Saburô Kiyotsugu (1333 – 1384)

4 Zeami ou Motokiyo (1363 – 1443)

5 Shôgun : Littéralement « Gouverneur militaire contre les Barbares » (de sei-i-tai-shôgun). Titre donné par l’empereur à des chefs de clans qui combattaient ses ennemis (étrangers ou rebelles). Ashikaga Yoshimitsu est le shôgun le plus réputé de sa famille qui descend directement de l’empereur Seiwa.

6 TAMBA, Akira, La musique classique du Japon. du XVe siècle à nos jours, Aurillac : Publications Orientalistes de France (POF), coll. Bibliothèque japonaise, 2001, s.p.

© Tous droits réservés sur le texte. Toute reproduction interdite sans l’autorisation de l’auteur.