deliceSentarô tient une petite boutique de dorayaki (pâte de haricot rouge entre deux petites crèpes ou pancakes). Son visage est fermé, hermétique, et il ne prend apparemment aucun plaisir à son travail. De jeunes collégiennes viennent régulièrement manger des dorayaki au magasin de Sentarô et parlent fortement à l’exception de Wakana, une fille vraisemblablement pauvre étant donné qu’elle ne va pas aux cours privés le soir et que Sentarô lui offre à chaque fois ses crêpes ratées et l’invite parfois au restaurant. Lors d’une journée de printemps, une vieille dame arrive en contemplant les cerisiers en fleur et demande s’il elle pourrait postuler à l’offre d’emploi pour la boutique de dorayaki malgré son âge. Sentarô refuse et lui offre un dorayaki, mais elle revient plus tard avec de la pâte de haricot rouge qu’elle a elle-même préparée… le gérant tombe sous le charme de cette délicieuse garniture et décide de l’employer pour la préparation de celle-ci. Tokue, cette étrange vieille dame est pleine de vie, de malice, et sait avoir les mots justes pour donner vie à tout ce qui l’entoure. Mais ses doigts abîmés et disgracieux cachent un dur secret.

Sentarô est un personnage complètement renfermé, qui a commencé ce travail par obligation pour rembourser une dette à vie. Il n’a jamais réussi à manger un dorayaki entièrement car il n’aime pas le sucré, et a un penchant pour l’alcool. Malgré cela, il prend toujours soin de la jeune Wakana qui est très différente des autres filles de son âge. Malheureuse chez elle avec une mère qui ne fait rien, on la sent à la fois enfantdelices triste et en manque de socialisation qui n’a pas le droit de vivre sa jeunesse et jeune adulte qui gère sa vie sans pour autant reproduire les mauvais exemples qui l’entourent. Sa diction très posée et claire renforce totalement cette sensation d’enfant adulte, tout comme les discussions qu’elle entretient avec Sentarô et Tokue. La vieille dame est un personnage magnifique, tellement douce et éveillée, si pleine d’envie et de bonté. Le terrible secret de sa jeunesse sera le véritable sujet du film bien que cela soit encore tabou dans la société japonaise. Mais Tokue a su tirer partie de cette mise à l’écart pour écouter la nature et savoir donner vie, comme elle le fait avec les haricots rouges ou Sentarô et Wakana.

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Kirin Kiki, actrice fétiche d’Hirokazu Kore-Eda, livre une performance fabuleuse et émouvante, donnant vie à une Tokue aussi magique que surprenante. Elle l’incarne tellement justement qu’elle la transforme en personnage inoubliable, autant par son originalité que par ses phrases toutes plus justes les unes que les autres. Masatoshi Nagase est également parfait en Sentarô torturé et muet qui reprend progressivement goût à la vie au contact de Tokue, un rôle majeur pour un acteur habitué à d’autres styles mais que l’on peut apercevoir à la fin de « Paterson » de Jim Jarmusch. La jeune Kyara Uchida apporte un véritable plus pour former une nouvelle famille à trois, et montre une sérénité qui laisse entrevoir une probable belle carrière. La musique très discrète et légère de David Hadjadj donne au film une dimension fantastique, tel un conte merveilleux qui serait ramené au réel par la mise en avant du sujet tabou, et par ces trois personnages blessés et mis à l’écart par la société qui se reconstruisent ensemble autour de Tokue. « Les délices de Tokyo » est un film somptueux, dont la scène de préparation de la pâte de haricots rouges est aussi fabuleuse que la deuxième partie est dure et émouvante. Un très très grand et beau film !

 

 

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