Avec mon meilleur ami en 2016, nous avons traversé le Japon d’est en ouest à vélo. Ce long et difficile voyage nous avait permis de sortir des sentiers battus et d’y rencontrer des inconnus le temps d’un instant ou un peu plus. Nous nous étions dit que malgré notre planning, si on nous proposait quelque chose à faire ou voir nous dirions oui, et que même si les rencontres étaient éphémères nous partagerions intensément ces moments. Notre objectif principal était de faire notre trajet décidé à l’avance, comme un challenge sportif, mais même si certains lieux étaient splendides, nos meilleurs souvenirs restent ceux de ces rencontres. C’est pourquoi cette année aussi j’ai décidé d’aller parler à certaines personnes, me fiant juste à la sensation d’ouverture que je pressentais chez eux ou que j’installais chez moi, simplement pour la magie de ces moments. Pas de photos, parfois même pas de prénom, juste une discussion entre deux personnes qui vivent à 10.000kms l’une de l’autre mais se croisent par hasard…

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Himeji : la guide du téléphérique pour le Shoshazan

J’attendais le départ du téléphérique prévu cinq minutes plus tard en compagnie d’autres touristes, elle attendait également le départ pour refaire sa présentation du lieu pendant le court trajet. Cette employée typiquement japonaise dans la quarantaine attendait toutefois d’une façon différente des autres, pas raide comme un piquet, sans vérifier les informations et le timing toutes les trente secondes, simplement comme si elle flânait. Je suis alors allé la voir et lui dit :

– Bonjour. Cela fait combien de temps que vous travaillez ici ?
– Moi ?! (très surprise mais pas du tout gênée) Ça fait 12 ans.
– 12 ans, ça fait beaucoup. Qu’est-ce que cela vous fait de travailler dans un si bel endroit?
– Je me sens vraiment heureuse de travailler ici. Je venais souvent avec ma mère, donc je comprends bien cet endroit.
– Votre mère vous emmenait ici souvent?
– Oui, car elle travaillait ici. Puis elle s’est mariée et a arrêté de travailler pour nous élever. Elle est maintenant décédée, mais j’ai pris le même travail qu’elle et je suis heureuse !
– Ah, je comprends. C’est vraiment une chance de venir ici tous les jours, vous devez bien connaître la colline maintenant.
– Et vous, vous parlez bien japonais. Comment ça se fait ?
– J’ai étudié le japonais à l’université puis j’ai habité au Japon pendant un an, et ma compagne est japonaise donc j’ai fait des progrès !
– Ah, les femmes japonaises sont super, n’est-ce pas?! (nous rigolons)

A ce moment-là, la sonnerie de l’heure du départ s’est faite entendre. Nous avons rejoint les autres personnes dans la cabine, et nous sommes dit au revoir arrivés en-bas. C’est drôle, mais j’ai une sensation de satisfaction et de plaisir dans la poitrine même si c’était bref et que l’on ne se recroisera probablement jamais. Quand j’y repense, je me dis que ces moments-là, imprévus, hors du temps sont les plus naturels et les plus bénéfiques. Nous sommes sortis de notre cadre et avons discuté sans masque et sans retenue… vivement la prochaine rencontre !

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Seto ôhashi : un groupe de papys/mamies dans le train

Entre Himeji et Takamatsu, le train passe par le fameux Seto ôhashi, une enfilade de dix ponts pour environ 13kms de longueur reliant l’île principale d’Honshû à celle de Shikoku. Les ponts sont à doubles niveaux, avec la route au-dessus et la voie ferrée au niveau inférieur. J’avais entendu parler des amis disant qu’ils allaient des fois sur Shikoku juste pour manger des udon en prenant cette ligne…ce qui paraît plutôt étonnant pour un simple bol de nouilles.

En montant dans ce train, je m’apprêtais donc à suivre l’enfilade de ponts et à contempler la mer et les différentes îles qui justifiaient le déplacement régulier de mes amis. Assis au milieu d’un groupe de papys/mamies habillés comme pour une excursion alors qu’ils semblaient juste faire l’aller-retour, je patientais jusqu’au début du pont. A son approche, tout le monde s’est levé pour aller prendre des photos et regarder, ce que je fis aussi. A ce moment-là, une des mamies vient me voir et me demande d’où je viens. Comme je lui réponds en japonais, elle pousse un ouf de soulagement et m’explique qu’elle avait peur de devoir parler anglais et qu’elle est très contente de pouvoir discuter en japonais. Après m’avoir posé plein de questions, elle m’invite à retourner s’asseoir et raconte tout à tout le groupe…je deviens d’un coup le centre d’attention de la moitié du wagon, et s’ensuivent plein de questions sur la France, de félicitations pour la Coupe du monde de foot, de jeux de mots incompréhensibles pour moi en japonais !

Et soudain, tout le monde se lève et me souhaite bon voyage. Je regarde dehors et aperçois un panneau « Gare de Takamatsu » … je suis arrivé à destination, et je n’ai quasiment rien vu du pont et du paysage !

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Takamatsu : l’employé de la Guest house et mon roommate

J’avais réservé trois nuits dans une Guest house de Takamatsu le temps de mes visites, et l’employé qui s’en occupait avait mon âge et semblait plutôt ouvert à la discussion. Cela tombait bien car un typhon est passé par là et nous a empêché de sortir une bonne demi-journée : c’était l’occasion de descendre parler avec lui.

Cet employé a visité de nombreux pays d’Europe, notamment l’Angleterre avec un séjour de 10 mois à Liverpool. Là-bas il a appris l’anglais (ou plutôt le scouse, l’argot local) et comment éviter une pinte de bière lancée dans un pub (une situation apparemment fréquente lors des matchs de foot) !! En allant un peu plus loin dans la conversation et en me servant de la description de mes voyages, on en vient à parler plus profondément sur la vie au Japon et à l’étranger, et plus particulièrement sur son point de vue.

– Toi tu viens au Japon pour visiter les endroits qui te plaisent, parce que tu es intéressé par le Japon, mais pas pour y vivre. Moi je ne comprends pas tous les étrangers qui viennent au Japon pour étudier le japonais et travailler ici…
– Ah oui, pourquoi?
– Ben ils ne savent pas ce qui les attendent. J’ai travaillé au Japon pendant trois ans en tant qu’employé, énormément d’heures (15h/jour). Les salaires élevés, ce n’est pas vrai pour la majorité des boulots.
– C’est pour ça que tu es parti à Liverpool?
– Je voulais voir comment c’était ailleurs, et si j’ai l’occasion j’y retourne de suite ! Là je travaille pour pouvoir y aller à nouveau. Et puis les filles sont jolies en Europe, même si les Anglaises ne sont pas les plus belles je trouve ! Au fait, pourquoi vous (les étrangers) adorez les Japonaises?
– Je pense que le côté kawaii plait à beaucoup d’amateurs de manga et drama qui sont attirés par le Japon.
– Ah oui ? Mais en vrai c’est très différent !!

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En me rendant au dortoir, je croise un homme de mon âge avec qui je fais rapidement une présentation d’usage : il s’appelle Peter et vient d’Allemagne. Je le recroise le soir après mes visites et il se trouve que nous partageons le même dortoir. Naturellement nous commençons à discuter du Japon, de nos voyages et de nos expériences. Il vient de passer trois mois dans un temple de la Préfecture du Hyogo à pratiquer le zazen, la méditation assise bouddhiste. Très naturellement toujours, il me dit :

– Tu as déjà essayé le zazen ?
– Non, jamais. Je fais des exercices de posture et de respiration en plus de mes étirements quotidiens, mais je n’ai jamais expérimenté le zazen.
– En fait, tous les jours à cette heure-là et le matin en me levant je fais 30min de méditation. Ça te dit de le faire avec moi aujourd’hui pour essayer?
– Ben écoute, oui pourquoi pas… C’est une bonne occasion de découvrir !
– Super ! Alors je te montre comment on salue au départ, et ensuite on s’assoit pendant 30min.

Voila comment j’ai essayé la méditation avec Peter, très simplement. Le lendemain, avant son départ pour une petite île pendant quelques jours pour se reposer (car le zazen dans un temple est accompagné de travaux dans les champs, de ménage, de cuisine, etc. tout le reste de la journée), nous avons discuté de nos parcours respectifs. Consultant en ventes et développeur informatique, il a également été enseignant en école primaire. Il voulait enseigner la musique mais n’a pas trouvé de travail dans ce domaine, donc il a arrêté cette idée puis a décidé d’aller au Japon pour la sixième fois afin de pratiquer le zazen un long moment. Je suis sûr qu’il trouvera sa voie, car c’est une personne ouverte et lumineuse ! J’ai gardé contact avec lui !

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Wakayama : un couple d’une soixantaine d’années au Bansho Teien

Au sanctuaire précédent, le jardinier m’avait dit « Prends par le tunnel à droite, à pied tu y es en 15-20 minutes ». 40 minutes plus tard, je transpirai toujours autant sous les 40° et un soleil de plomb en grimpant la colline qui menait au jardin japonais Bansho ! Une fois le jardin trouvé, je m’arrête au premier endroit ombragé avec une bouteille d’eau froide pour me remettre du trajet. C’est à ce moment qu’un couple de Japonais arrive, et se met à me parler. Nous nous présentons respectivement puis ils me souhaitent bonne visite.

Un peu plus loin, après avoir fait une partie du tour du parc, nous nous retrouvons à l’ombre. Je sens qu’ils ont vraiment envie de me parler alors je m’approche. Ils sont originaires d’Osaka et voyagent beaucoup. Il y a 40 ans, le mari a visité l’Europe en stop, et tous les deux sont allés plusieurs fois en France car ils adorent les peintres français du 19ème siècle. Ils avaient une grande maison japonaise traditionnelle à Hamamatsu, mais l’ont vendue à cause du coup de l’entretien et de la difficulté d’y vivre avec leurs enfants (qui peuvent sortir comme ils veulent!). Ils m’ont demandé pourquoi je parlais japonais, alors je leur explique que je voulais visiter le Japon seul en 2010 et pouvoir échanger directement avec les gens, c’est pourquoi j’ai appris le japonais. Ils m’ont dit être très contents d’avoir eu cette possibilité de parler avec moi et nous avons continué la visite chacun de notre côté.

Quand je suis sorti du jardin, ils m’attendaient. En arrivant, j’avais expliqué au gardien mon expédition sous le soleil pour venir, et celui-ci l’avait racontée au couple. Du coup, ils m’attendaient avec une boisson fraiche et m’ont proposé de me déposer à un arrêt de bus pour me faciliter le retour et me remercier de la discussion avec eux !

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Wakayama : Kenji Koshiba

En arrivant à la Guest house de Wakayama, je tombe sur un papy plutôt sympathique et un établissement assez bien entretenu. Après les présentations, il m’explique qu’un groupe de lycéens et leur professeur arrive dans la soirée et que je partagerai le dortoir avec le professeur si cela ne me dérange pas. Pas de problème, ce sera l’occasion de discuter !

Quand ils arrivent, je suis assez surpris : le professeur est en tenue de sport, et même s’il fait à peu près ma taille, il est sacrément costaud et autoritaire ! Les élèves sont tous plutôt musclés et épais… c’est une classe de lutte qui vient se préparer pour le tournoi de la ville. Le premier soir, le professeur rentre tard et ronfle comme un sanglier toute la nuit ! Mais le lendemain après mes visites, je le trouve dans le dortoir en train de lire le journal. J’en profite pour engager la conversation en me présentant, à la suite de quoi il me demande ce que je fais dans la vie, pourquoi je suis là, parle japonais, etc. et me dit :

– C’est génial, vos parcours. Apprendre une langue étrangère, fonder votre école, voyager… c’est impressionnant !
– Et vous, vous êtes donc le professeur de lutte des élèves qui sont au premier étage ?
– Oui c’est ça !
– D’où venez-vous?
– De Saga à Kyûshû. Tu connais?
– Oui. Je n’y suis jamais allé mais j’ai été à Kumamoto et Nagasaki, pas très loin. Vous venez à Wakayama pour pratiquer ?
– On vient pour le tournoi qui a lieu début juillet. Mon équipe du lycée est championne de lutte de Kyûshû, et on vient s’entraîner puis faire le tournoi ici.
– Wow, félicitations. Et vous, professeur, vous avez été professionnel avant d’entraîner?
– Oui. J’ai été champion du Japon quand j’étais jeune, puis Médaillé d’argent aux championnats d’Asie et aux championnats du monde. Il n’y a que les JO où je n’ai pas été.
– … Incroyable ! Ça c’est impressionnant ! Et vous avez des vidéos de vos combats que l’on peut voir sur internet?
– Oui (il prend son téléphone) Des matchs que j’ai perdus, il y en a plein (les médailles d’argent signifient qu’il a perdu en finale) …
– On peut en regarder un ensemble maintenant ?
– Oui, si tu veux.

A ce moment, on s’assoit par terre et on regarde la vidéo d’un de ses combats. Même assis, il dégage une puissance physique assez impressionnante. Les doigts qui tiennent son téléphone sont deux fois plus épais que les miens, ses cuisses sûrement trois fois plus épaisses… Après la vidéo, je lui demande :

– Ça vous fait quoi de vous regarder maintenant, quelle sensation ?
– Je me trouve vraiment maladroit ! Je serais bien meilleur aujourd’hui !
– Ça me fait la même chose quand je m’écoute enregistré au piano !

Deux jours plus tard, quand il apprend que je pars le lendemain matin, il se relève du lit et me dit « Viens, je te paie un coup à boire ». Apparemment, il avait déjà bien bu avec des collègues. Nous parlons donc surtout de nos familles. Il a deux fils qui font également de la lutte : l’un est deuxième du collège, l’autre champion de son école.

– Qu’est-ce que ça vous fait quand vous voyez vos fils lutter et gagner?
– Je me sens heureux parce qu’ils deviennent forts. Vraiment, c’est la famille le plus important. Tu m’as dit que tu avais une copine japonaise, c’est ça?
– Oui, on habite en France.
– Tu as une photo d’elle? Montre-moi (je lui montre) Wow, elle est super mignonne ! Bien joué mon gars (en me tapant fortement l’épaule plusieurs fois) Bien joué mon gars, t’as bien trouvé !! Maintenant, il faut te marier et avoir des enfants, c’est vraiment la plus belle chose la famille.

Sur ce, nous sommes remontés à notre dortoir et il s’est écroulé sur le lit. Le lendemain, nous nous disions au revoir et je lui souhaitais bonne chance pour le tournoi. Sacrée dernière rencontre de ces dix premiers jours, ce gaillard médaillé au grand cœur !

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