Giovanni 4Entre le Japon et la Russie existe un long contentieux relatif au partage de certaines îles, quatre îles au Nord-Est d’Hokkaidô (Habomai, Shikotan, Kunashiri, Etorofu) appelées les îles Kouriles, et une au Nord (Sakhaline ou Karafuto selon le nom russe ou japonais). Le conflit n’est actuellement toujours pas réglé car les deux pays revendiquent la possession de ces quatre petites îles tandis que Sakhaline appartient à la Russie après avoir été partagée ou scindée en deux selon la période. Le problème vient du fait que la Russie a envahie ces îles après la capitulation du Japon en 1945 et malgré le pacte de neutralité entre les deux pays, puis de l’ambiguïté laissée dans les textes des traités de Yalta, Postdam et San Francisco.

Giovannis-Island-1En 1945 sur l’île de Shikotan, les deux frères Kanta et Junpei vivent une jeunesse paisible à l’abri de la guerre qui fait rage sur tout le reste de l’archipel japonais. Mais après la capitulation du Japon, des soldats soviétiques débarquent sur l’île et progressivement leurs familles viennent également s’installer. Les habitants de l’île se retrouvent expulsés de leur maison et obligés de cohabiter avec ces envahisseurs jusque dans l’école ou de tenter de fuir. C’est à travers le regard des deux frères que cette histoire se déroule sous nos yeux, deux enfants parmi plein d’autres qui vont commencer par avoir peur de ces étrangers, avant d’essayer de les concurrencer puis finalement de passer outre les barrières de la langue et de la culture pour vivre ensemble. Cette vie de Kanta et Junpei est rythmée par les passages de la nouvelle inachevée « Train de nuit dans la Voie lactée » de Kenji Miyazawa, le livre préféré de leur père et de leur défunte mère, ainsi que par les apparitions de leur étrange oncle, décidément bien différent de leur père.

giovanni3Quatre séquences montrent excessivement bien cette thématique principale du vivre ensemble malgré les conflits et les différences et son évolution parmi les enfants. La première est l’intrusion des soldats soviétiques dans la salle de classe pendant le cours d’arithmétique : la question à laquelle Junpei doit répondre est « 0,5 + 1/2 = ? » et le chef des soldats vient écrire lui-même « 1 »… ou comment deux moitiés différentes s’additionnent pour obtenir l’unité. La deuxième séquence est le combat de chorales entre les enfants (à qui chantera le plus fort sa chanson), où les Japonais sont montrés de face tandis que les Russes sont tous de profil ; mais la petite Tanya est mise en avant (c’est elle et Junpei qui feront le lien entre les deux communautés à travers leur relation). La troisième séquence est également une scène de chorale, mais cette fois ce sont les enfants Japonais qui chantent la chanson russe apprise par imprégnation, ce à quoi les enfants Russes répondent en chantant la chanson japonaise apprise de la même façon, avant de se retrouver dans la cour pour jouer tous ensemble. Dans cette scène, les enfants sont cette fois-ci montrés tous de face donc unis. Enfin, la quatrième séquence est celle de la construction de la voie de train électrique passant d’une partie de la maison où habite maintenant la famille de Junpei à l’autre partie où habite celle de Tanya. C’est le lien entre les deux enfants et donc les deux communautés, en lien aussi avec la nouvelle de Kenji Miyazawa.

5Mizuho Nishikubo a toujours rêvé de réaliser un anime plongé dans l’histoire du Japon, plus particulièrement dans les années 30 ou le Japon s’est jeté petit à petit dans le conflit mondial. Même si cette histoire commence à la fin de la guerre, il y a vu l’opportunité de dépeindre cette période historique méconnue tout en passant par le regard d’un enfant, celui de Junpei. Il a pu compter sur d’inestimables sources, comme le témoignage de l’un des habitants de Shikotan Hiroshi Tokuno ou encore les nombreux autres témoignages récoltés par un jeune soldat américain à l’époque de la reddition du Japon. Il a également consulté un professeur universitaire Russe pour recréer le plus fidèlement l’environnement et les décors d’époque, été à Moscou pour enregistrer les doublages russes et la chorale d’enfants (à qui il a demandé de chanter moins bien pour que ça paraisse plus crédible!),… Aussi précis et méticuleux dans sa recherche de vérité que l’a toujours été Isao Takahata, Mizuho Nishikubo nous offre avec « L’île de Giovanni » un anime à la hauteur de « Le tombeau des lucioles » mais passé un peu trop inaperçu en Europe. Il jongle brillamment avec les styles de dessin entre réalisme pour la période actuelle, imaginaire pour les passages du train de la voie lactée, et léger flou déformé aux mimiques de manga pour la partie du récit de Junpei, et réussit à mélanger comédie, drame, et onirisme poétique pour rendre émouvante mais supportable cette dure partie de l’histoire. A voir absolument, mais il faut se préparer à voir des scènes difficiles !